Dimanche de Laetare


Il est 4 heures du matin en ce dimanche de mars. Le printemps s’affirme déjà dans la saison, les bourgeons grossissent et chaque matin, le chant des oiseaux se fait plus présent. Dans la brume légère, un Gille et sa suite s’approchent de la porte d’une maison. Soudain, elle s’ouvre et un sourire apparaît dans l’entrebâillement. L’air est fin, le soleil ne se laisse encore que deviner, mais déjà, le Gille savoure son bonheur à la joie du Laetare retrouvé. Tout à coup, la grosse caisse arrête sa ponctuation et le son aigre-doux d’une petite clarinette s’élève dans la rue. C’est l’aubade matinale qui est jouée, un réel moment de bonheur pour le Gille et ses suiveurs déjà nombreux. Déjà, à cette heure, le champagne est prêt sur la table et les bouchons sautent. On se fait l’accolade en se congratulant et les salutations s’échangent : « Bon Carnaval ! ». Très vite, il est temps de quitter la chaleur douillette de la maison pour poursuivre la prise des autres Gilles. On ressert une dernière flûte de champagne et le départ est alors pris. De maison en maison, ce que les initiés appellent le « ramassage » grossit en nombre.



Dimanche de Laetare. Dès 4h00, les ramassages vont de maison en maison. Ils grossissent en nombre pour finalement converger vers le Centre-ville où, petit à petit, prend forme la société de Gilles. (Société de Gilles " Les Boute-en-Train ", Studios Carole Heymans)



Au Centre-ville, les ramassages se regroupent, chacun étant propre à un quartier de la cité : Mitant des Camps, Bouvy, Le Hocquet, La Basse-Louvière, La Croyère, ... Il en va de la sorte pour chacune des sociétés de Gilles : les « Indépendants », les « Amis Réunis », les « Maugrétout », les « Boute-en-Train », les « Gilles de Bouvy » et les « Commerçants ». Certaines de ces sociétés sont fortes de plus de deux cents membres et comptent plus de 120 ans d’existence.



Dimanche de Laetare, vers 7h00. Les Gilles martèlent le sol de leurs sabots. L'orchestre de cuivres n'est pas encore là, seul revient inlassablement le roulement cadencé des tambours. C'est l'" Avant-Dîner ". (Société de Gilles " Les Commerçants ", Studios J.-B. Boels, Jolimont)



Petit à petit, le roulement des tambours et le tintement des apertintailles réveillent La Louvière. C’est le refrain lancinant mais cher au cœur des « carnavaleux », ce terme patoisant qui, à cet instant du carnaval, définit au mieux la réelle osmose entre les participants directs, Gilles ou autres, les tamboureurs, et les suiveurs dont le nombre ne cesse de s’accroître. A présent, les Gilles portent en main le « ramon », constitué de brindilles de saule enserrées, et dissimulent leur visage derrière le masque traditionnel en cire, abolissant par ce geste les différences qui autrefois divisaient tant.

Bien vite, il est dix heures et le « rondeau en masque » se forme. Un espace se crée dans la foule, où seuls les tamboureurs et le clarinettiste sont admis. Le Gille saisit le ramon de son ami le plus proche et un long serpent coloré se dessine et martèle le sol, réveillant par le folklore la terre engourdie d’hiver. La clarinette enchante une dernière fois avant de céder la place aux orchestres de cuivre. Il est alors 10h30 et le Gille revêt son chapeau majestueux de plumes d’autruche. Il lance aussi des oranges sanguines qui fusent, offrandes symboliques, au son des 25 Airs de Gilles qu’entonnent les musiciens.

Les sociétés de Gilles, les Paysans de l’Ecole de Baume ainsi que les sociétés de fantaisie, dont notamment les « Bî-Contins », se dirigent alors vers la Place Communale. Là, dans un rondeau splendide et lumineux, tous les participants célèbrent le printemps retrouvé et font de cette fin de matinée un instant privilégié où le temps s’arrête. Le Laetare bat son plein en ce dimanche et bientôt il est l’heure pour les Louviérois et leurs invités de partager le repas, préparé par l’épouse tout acquise à la passion de son mari.



Dimanche de Laetare, 12h00. Le rondeau sur la Place Communale est un spectacle magnifique. Le Laetare bat son plein, comme le montre ce cliché pris du balcon de l'Hôtel de Ville. (Dimanche 5 mars 1989, photo Picqueur)



Dans l’après-midi, les Gilles se réunissent à nouveau jusqu’au Rondeau aux Feux de Bengale, qui clôture ce premier jour de carnaval. Il est 21 heures et c’est alors un moment féerique où s’illuminent les costumes dans la lueur rougeoyante et la fumée un peu âcre des feux. En même temps, le feu d’artifice explose en une myriade de couleurs sur la Place Communale. Le personnage du Gille est alors transcendé : la blancheur de sa collerette scintille dans la nuit, les lions héraldiques du Hainaut s’animent sur son costume et les paniers retournés, car vides d’oranges à cette heure, rythment la cadence des tambours.

Après le rondeau, le Gille est reconduit chez lui par son tamboureur, et c’est le chemin inverse à celui du ramassage qui est alors suivi. Il se repose avant d’entamer le jour faste du Laetare.

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