D’Jobri et D’Jobrette


Dans l’esprit des Louviérois, D’Jobri et D’Jobrette, ce sont ces deux géants qui ouvrent la marche du Cortège du Lundi.


La première apparition des géants D’Jobri et D’Jobrette, dans le Cortège du Laetare 1956. Ils furent conçus par Fernand Liénaux.


Il n’y en a qu’un nombre plus restreint qui sait que ces deux personnages ont eu une existence bien réelle et se sont inscrits de la plus belle façon qui soit au sein de la vie associative de leur ville: au travers de la culture.

Joseph BRISMET, dit « D’JOBRI », est né à La Louvière, dans le quartier de Baume, le 28 avril 1885. Son épouse prit naturellement le surnom de « D’Jobrette ».


Joseph Brismet alias « D’Jobri », d’après une caricature de F. Liénaux.



D’Jobri et D’Jobrette. (Photo A . Baugniet)


D’Jobri était avant tout le tenancier d’un établissement du Centre-ville, « Le Coq Wallon » ( actuellement « Le Fouquet’s » ), mais les facettes de cet homme savoureux et truculent étaient nombreuses. Son amour du parler wallon lui fit endosser les casquettes suivantes : acteur de théâtre, auteur de revues, comédien, interprète, poète.
Il a laissé derrière lui une quantité impressionnante de représentations et de recueils patoisants. Il y démontre, au travers d’un humour étonnamment fin et perspicace, ses talents d’observateur de la vie quotidienne de ses congénères louviérois. Il fut en quelque sorte, l’historien de son temps et certainement un chroniqueur local hors pair.


Juillet 1955. D’Jobri a 69 ans et participe à la réalisation du géant qui le représente encore de nos jours.


A partir de 1906 et jusqu'à sa mort survenue le 10 septembre 1969, D’Jobri constitua avec son épouse le tandem irremplaçable de la bonhomie et de l’esprit louviérois. La perte du D’Jobri, surtout en cette année du Centenaire de la fondation communale de La Louvière, fut ressentie cruellement.
Son souvenir est immortalisé dans le bronze du monument de la Place de La Louve et au travers des deux géants du Cortège, conçus et réalisés par une autre figure emblématique du Carnaval louviérois : Fernand Liénaux.


Fêtes de Wallonie 1955. Les géants D’Jobri et D’Jobrette sont officiellement inaugurés. Ils entreront dès l’année suivante dans le folklore du Laetare.


D’Jobri a laissé derrière lui des centaines de poésies wallonnes : les « D’Jobrinades ». En voici deux parmi des centaines. En regard du texte original est fournie la traduction littérale en français, afin que le lecteur non averti puisse en faire une compréhension plus aisée. Que « D’Jobri » pardonne néanmoins au traducteur ce sacrilège !...


A Madame Deltenre, directrice du Foyer des Orphelins
Quand il arrive su terre, l’èfant, tout cru, tout nu,
Il est bia, crachoulé, fertèyiant, bi’n dodu,
I grossi, i grandi, quand il attrape in an,
Què s’qui dit tout premi’n ? C’est l’doux mot, c’est Mouman.

El’mére es’sacrifie, souvint elle sait s’priver,
Pou qu’i n’li manquisse ri’n , pou l’nourri, pou l’al’ver,
Mais in d’joû elle t’chè ploc, ebzalèe, bras ballants,
Nos vèyions l’pouve moulon, tout mér’seu, sans Mouman.

Mais heureus’mint qu’des hommes, au cœur bon, généreux,
Ont sondgi a l’dètresse, dè ces p’tits malheureux,
I z’arrivent au Foyè, l’uche est st’ouvri tout grand.
Délè Madame Deltenre, i r’trouvent in aute Mouman.

Elles les sougnent, les dorlottent, comme si s’astout a li,
Pou d’in trouver n’deuzième, on pû co bi’n courri,
C’est pou ca què d’vos d’mande a vous autes les èfants,
Dè toudi vire volti, d’respecter vo Mouman.
Quand il arrive sur terre, l’enfant, tout humide, tout nu,
Il est beau, il fait des risettes, il est bien épanoui et dodu,
Il grossit, il grandit, quand il attrape un an,
Que dit-il en premier ? C’est le doux mot : c’est Maman.

La mère se sacrifie, très souvent elle sait se priver,
Pour qu’il ne manque de rien, pour le nourrir et l’élever,
Mais un jour elle s’écroule, affalée, bras ballants,
Nous voyons le pauvre enfant, orphelin et sans Maman.

Mais heureusement que des hommes, au cœur bon, généreux,
Ont pensé à la détresse de ces petits malheureux,
Ils arrivent au Foyer, la porte est grande ouverte,
En Madame Deltenre, ils retrouvent une autre Maman.

Elles le soignent, le dorlotent, comme si c’était le leur,
Mais pour en trouver une deuxième, on peut toujours chercher,
C’est pour cela que je vous demande, à vous autres les enfants,
De toujours chérir et respecter votre Maman.



Toto è les facteurs - Toto et les facteurs
Vos l’savé bi’n comme mi, qu’il a d’z’èfants futès,
I d’a iun d’lé maison, in gamin tout crolè,
Qu’i s’avout mis d’in l’tiesse, qu’il invouye’rout n’belle lette
Au grand Saint Nicolas, pou présinter s’rèquette.
Su n’grande fwèye dè papî, v’la s’qu’i li avout scrit.
« N’mè d’nè pon d’trotinette, d’auto es’n’année çi,
Invouyiemme mè les liards, invouyiemme en’dringuèye.
In bia billet d’mile francs, d’ju vos brul’rai n’candèye. »
Les facteurs vyant l’env’lope avu l’nom du grand Saint,
Dècident qu’on l’ouvrirout, pou vire çu qu’il a d’vin.
D’vant l’naïv’tè d’l’èfant, i z’ont l’ame ertournée.
Mais l’percepteur leu dit : « L’z’amis, d’j’ai in idée.
Nos d’allons fait n’collecte, nos frons heureux l’gamin.
On portra s’qu’on ara, è i sèra contint. »
Là d’sus l’pus vî facteur, fait l’tour avu s’casquette,
Ramasse su in ri’n d’temps, chiz bias cints francs, tout nette
On met dèvin l’env’loppe, des tout nûs gros billets,
Qu’on a fait parvèni, après avout cachté.
Quand l’gamin l’a ouvri, in coup r’vènu d’l’escole,
Toto dèmeure tout paf, saisi in fait tout drole,
Avu des larmes a z’ys, dit a s’mére qu’astout là :
« Ravizé s’què d’vas scrire, mi a Saint Nicolas,
Mossieur Saint Nicolas, vous êtes bon comme dè l’crème.
Quand d’vos d’mand’rai des liards, apporté l’zè vous même,
Véné s’qu’à no maison, ça sera plus prudent,
Les voleurs dè facteurs, i m’ont pris quate cints francs. »
Vous savez, tout comme moi, qu’il y a des enfants éveillés,
Il y en a un de la maison, un gamin aux cheveux bouclés,
Qui s’était fourré dans la tête d’envoyer une belle lettre
Au grand Saint Nicolas, pour lui exposer sa demande.
Sur une grande feuille de papier, voilà ce qu’il avait écrit :
« Ne m’offrez pas de trottinette ou d’auto cette année-ci,
Envoyez-moi de l’argent, envoyez-moi des étrennes,
Un beau billet de mille francs, je vous brûlerai un cierge. »
Les facteurs en voyant l’enveloppe avec le nom du grand Saint,
Décident de l’ouvrir pour en voir le contenu.
Face à la naïveté de l’enfant, ils sont émus.
Mais le percepteur leur dit : « Les amis, j’ai une idée.
Nous allons faire une collecte, nous rendrons l’enfant heureux.
On portera ce qu’on aura récolté, et il sera content.»
Sur ce, le facteur le plus âgé, fait le tour avec sa casquette,
Ramasse en peu de temps, six belles coupures de cent francs
Qu’on met dans l’enveloppe, de fort beaux billets
Qu’on fait parvenir après l’avoir cachetée.
Lorsque le gamin l’ouvre, une fois revenu de l’école,
Toto en reste ahuri, avec un air abasourdi,
Avec des larmes aux yeux, il dit à sa mère qui se tenait là :
«Regardez ce que je vais écrire à Saint Nicolas,
Monsieur Saint Nicolas, vous êtes bon comme de la crème,
Quand je vous demanderai de l’argent, apportez-le vous-même,
Venez jusque chez nous, ce sera plus prudent,
Ces voleurs de facteurs, ils m’ont pris quatre cents francs.»

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