Interview folklore numéro 6
Marcel André, du Gille au Musicien

L’occasion nous a été donnée de rencontrer durant le mois de mai 2005 Marcel André, un visage bien connu des orchestres de Gilles qui animent la Région du Centre, durant cette véritable course contre la montre qui s’étend des Jours-Gras jusqu’à Pâques. Quel est le Gille qui ne connaît pas ce sympathique cornettiste, dont la moustache s’enroule si facilement autour d’un sourire complice et amusé ?

Trêve de bavardages, nous ne résistons pas au plaisir de vous livrer notre entrevue avec ce Louviérois bon teint, Compagnon de La Louve et authentique gentleman de nos orchestres de carnaval.

Laetare.be : Monsieur André, pouvons-nous tout d’abord vous demander de vous présenter ?

Marcel André : Je suis né à La Louvière le 18 janvier 1943, exactement au numéro 5 de la Cour Hector. Cet endroit se situe juste derrière l’actuel magasin « Gamma » en plein centre-ville. Détail amusant, les lieux portent le nom de leur propriétaire initial, Hector HECTOR, qui fut président des Gilles « Les Boute-en-Train », de 1901 à 1909. Le numéro 5 était la maison de ma grand-mère maternelle, tandis qu’au 4 habitaient mes grands-parents paternels.



Vers 1950. Marcel André pose dans la Cour Hector, au sein des lieux qui l’ont vu naître. Les deux maisons à droite sont celles de ses grands-parents. (Photo M.A.)



J’ai des souvenirs fabuleux dans ces lieux, car je passais les week-ends de ma prime enfance dans ces deux merveilleux foyers. Mon grand-père, François André a fait le Gille aux « Boute-en-Train » dans les années 1900, sous la présidence de cet Hector HECTOR. Dans la maison où je suis né, vivaient non seulement ma grand-mère mais aussi ma tante ainsi que son mari qui était mon parrain.

Durant la seconde Guerre mondiale, ce dernier fut mobilisé et a été fait prisonnier par les Allemands à Gand à la fin de la Campagne des 18 jours. Mon père, par chance, échappa à la captivité durant la guerre. Si je vous parle de ça, c’est parce que mes parents, qui habitaient au départ un petit appartement de la rue Charles Nicaise, emménagèrent bien vite chez ma grand-mère pour limiter les frais, vu cette absence forcée.

Voilà donc la raison de ma naissance dans cette cour. Mai 1945, quand les premiers bruits coururent au sujet d’un possible retour des prisonniers de guerre, mes parents partirent habiter dans le quartier de la Croyère. Inutile de vous dire que les premiers Laetare d’après-guerre furent des millésimes exceptionnels ! Aussi bien mon père que mon oncle étaient de grands amateurs de folklore ; mais ils n’étaient malheureusement plus en mesure de faire le Gille eux-mêmes, leur santé étant devenue fragile des suites de la guerre.

C’est donc sur moi qu’est retombée leur ardeur carnavalesque et voilà donc pourquoi à 4 ans, je me suis retrouvé Gille aux « Boute-en-Train ». Pour l’anecdote, ce sont mes grands-parents qui s’étaient chargés de réaliser mon costume de Gille : mon grand-père paternel a confectionné le collier d’apertintailles, et ma grand-mère maternelle a élaboré le costume, avec les moyens du bord évidemment. Autant vous dire qu'on ne roulait pas sur l’or, bien sûr, au lendemain de la guerre.

Pour l’anecdote, le collier comportait une série de grelots ronds et la laine en était rouge et verte, détail étonnant. Je possède toujours la collerette et le costume de Gille que je devais porter quelques années plus tard, à l'âge de 5 ou 6 ans. Au niveau professionnel, je totalise 45 ans de carrière dans le domaine de l’automobile, successivement chez les concessionnaires Ford Wins-Meunier, Horanger à la Rue de Belle-Vue et Devillers.

Laetare.be : Vous voir habillé en Gille en étonnera plus d’un, nous avons plutôt l’habitude de vous rencontrer avec votre cornet à pistons durant les carnavals de notre région !

M.A. : C’est vous qui le dites ! (Rires) Je me souviens avoir arrêté vers 10 ou 12 ans, car il y a eu des décès dans la famille. Mais ça ne devait pas s’arrêter là ! Passionné de folklore, j’ai à nouveau fait le Gille en 1970 aux « Vieux Gilles du Hocquet ». A l’époque, je jouais à la balle pelote à la Croyère, et deux de mes meilleurs amis en étaient membres. Le choix d’une société de Gilles reste, selon moi, guidé par des liens d’amitié.

Je ne le conçois pas autrement. Pour tout vous dire, j’ai terriblement souffert des pieds à cause des sabots de bois. Tous les Gilles savent très bien que le port de sabots au carnaval n’est pas une mince affaire. Au bout de trois jours de Laetare, je n’en pouvais plus et… j’ai repris mon cornet à pistons le mardi, pour quand même terminer ce carnaval 1970 sur les pavés. Lors du Laetare 1971, je réessayai de participer en Gille mais hélas, que les puristes me pardonnent, le lundi, je décidai à 7h00 du soir que faire le Gille, c’était fini pour moi !



1970. Société des « Vieux Gilles du Hocquet ». Au centre, Marcel André en Gille. Juste à droite et devant lui, on reconnaît Georges Minne, alors président du groupement. (Photo M.A.)



Laetare.be : Quel a été votre parcours musical ?

M.A. : Je suis entré au Conservatoire de La Louvière en 1956, pour participer à l’année préparatoire de solfège, passage obligé avant de pouvoir s’inscrire à l’instrument. J’avais déjà 13 ans quand mes parents m’ont introduit à la musique. C’est un peu tard selon moi, l’apprentissage de la musique pouvant débuter dès 6 ou 7 ans, en compagnie de professeurs adéquats bien évidemment. Mon professeur de cuivres fut d’abord Monsieur Bauduin, en 1957 donc.

Pour commencer, j’ai étudié sur un vieux bugle tout sale... Quelle affaire, cet instrument ! C’était une véritable « casserole » ! (Rires) Il était en laiton brut, sans laquage, de telle sorte qu’au bout d’un quart d’heure, quand j’en jouais, j’avais les mains complètement noires à cause du cuivre ! Vous pouviez le frotter autant que vous le vouliez, rien n’y faisait ! Au bout d’un mois, Monsieur Bauduin a signalé à mes parents qu’ils pouvaient m’acheter un instrument car mes progrès étaient significatifs.

Ma grand-mère a investi pour m’acheter une trompette et j’ai reçu ce précieux cadeau à la fin du mois de novembre 1957, avec la célèbre méthode « Arban », que tous les souffleurs connaissent si bien… Mon professeur a lourdement insisté auprès de ma famille pour que je ne m’égare pas dans mes études musicales : d’abord les bases, du travail et de l’acharnement sur les exercices ; ensuite le répertoire musical et, pourquoi pas, l’un ou l’autre air de Gilles.

Un problème pratique devait se poser bien vite. La santé de mon père déclinait déjà très fortement à l’époque, il devait d’ailleurs décéder en 1965, à l’âge de 54 ans, alors que j’étais marié depuis à peine un an. Vous n’ignorez pas qu’un élève qui commence le tambour ou la trompette, ce n’est pas toujours très mélodieux ni agréable à l’écoute... Or, la maladie de mon père le retenait de plus en plus souvent à la maison, et il supportait de moins en moins le volume sonore de mon instrument.

En outre, à l’âge de 15 ou 16 ans, vous pensez bien que je n’avais qu’une seule envie en tête : jouer des airs de Gilles ou reprendre telle ou telle « arguèdène » entendue pendant l’une ou l’autre kermesse. J’entends alors encore mon père me dire: « Votre méthode Arban ! Travaillez votre méthode Arban ! » Je me faisait enguirlander, ça n’arrêtait pas. A Bois d’Haine, existait une petite harmonie. Ils répétaient à la Maison Communale du lieu. De La Croyère, c’était à 8 minutes à pied et à peine 3 à vélo.

Mon père était ouvrier aux Usines du Thiriau, et certains de ses collègues étaient musiciens dans ce groupement. L’un d’eux, un clarinettiste, était même un de nos proches voisins, aussi chaque fois qu’il me voyait, il insistait pour que je participe également : « Adon m’ gamin, quand ç’ que vos dalèz v’ni djuwér avû nous-ôtes ?». Hélas, mon père s’y est toujours opposé, malgré l’avis favorable de Monsieur Bauduin. J’étais, il faut bien le dire, un très mauvais lecteur, souffrant d' une authentique allergie au solfège et à la lecture musicale…

Du reste, je n'ai aucune honte à vous avouer que j’ai horreur de voir une partition de musique. A vrai dire, j’ai toujours été fasciné depuis mon plus jeune âge par les musiciens qui, à la seule écoute d’un thème, vont aller broder par-dessus des variations, sans la moindre note écrite ! Je ne le recommande pas aux jeunes, mais voilà en tout cas ma situation personnelle. C’est absurde, je le reconnais, mais étant enfant, je m’imaginais que les bons musiciens étaient ceux qui jouaient sans partitions.

Ceux qui s’asseyaient derrière un pupitre, et bien… c’étaient pas des bons ! Quand j’y repense, je crois que mon professeur me poussait surtout à fréquenter cette société musicale pour apprendre la lecture, mais je vous le donne en mille… La réponse de mon père fut directe : « Mossieur Bauduin, mi, ç’ binde dè magouyeûs la, du n’ lès counwa què trop bîn… Dju n’ di nîn qu’ èm gamin va foûrt bîn apprinde a lîre el musique avû yeusses, mès ç’ què du r’doute pus què tout asteûr c’èst què bîn râde ètou i va aprinde a bwâre dès pintes !!! »(Rires)

En 1959, j’ai arrêté les cours de musique au début du mois de mai, suite encore une fois à une discussion avec mon père. Entre-temps, Simon Poulain était devenu directeur du Conservatoire de La Louvière. Comme vous le savez, il était précédemment Commandant de la Musique Militaire des Guides, la musique personnelle du Roi. Il jouissait d’une aura énorme dans le domaine musical. Non seulement il me faisait une très grosse impression mais, en plus, il avait ramené une discipline de fer dans l’école de musique de notre ville.

Pour tout vous dire, il me terrorisait… J’avais appris qu’en compagnie de quelques autres élèves, nous allions devoir jouer un morceau en public à l’occasion d’une audition de fin d’année, comme cela se pratique couramment. En public, certes, mais surtout devant lui… C’en était trop pour moi. Sur un coup de tête, sans doute hautement discutable, j’abandonnai brusquement les leçons de musique. Le prétexte à ce désistement fut rapidement trouvé, même si je ne devais jamais avouer à mon père que c’était parce que je redoutais de jouer devant Simon Poulain, ce grand monsieur de la musique décédé il y a deux ans, presque centenaire.

Je profitais d’une énième discussion avec lui - vous ne devinerez jamais- suite à un air de Gilles que je jouais dans ma chambre, pour remiser définitivement ma méthode Arban et ma trompette dans la garde-robe de ma chambre. Franc battant, je descendis les escaliers et je l’affrontai une dernière fois, sur le terrain musical s’entend : « Vous m’interdisez de jouer des fantaisies, d’aller à l’Harmonie de Bois d’Haine ! C’est fini, je ne joue plus de musique !» Je devais toutefois rejouer un peu de trompette de cavalerie en 1962, lors de mon service militaire en Allemagne, car il y avait une clique au 3ème régiment de Lanciers.

Je m’y suis donc remis, pour une question - là encore - d’amitié : Roger Jérémie y jouait. Originaire de La Louvière, ce garçon m’était familier depuis l’Ecole Moyenne et les cours de musique. J’étais sous-officier et, de temps en temps, lors d’une répétition en soirée, je m’évadais dans la musique en faisant quelques notes avec lui et ses compagnons. Revenu du service militaire, je retrouvai ma trompette dans un piteux état, les pistons en étaient complètement calés. Je me mariai en 1964, la musique était alors bien loin de mes préoccupations.

Ce n’est qu’en 1970, en plein Carnaval de La Louvière et avec les pieds endoloris - comme je vous l’ai expliqué par ailleurs - , que je devais emboucher à nouveau ma trompette. Je vous concède que ce fut de façon un peu cocasse et inattendue. Plutôt que de rester tristement chez moi à contempler mon costume de Gille, je me suis présenté au départ des Gilles du Hocquet avec ma trompette sous le bras. Vous imaginez les visages amusés de mes amis Gilles, face à un tel transfuge ! C’est comme ça que je devais remettre le pied à l’étrier.

Pour tout vous dire, après plus de 10 ans sans une pratique régulière de l’instrument, ce fut une véritable galère… Le son n’était plus droit, tout était forcé et, fatalement, je souffrais beaucoup des lèvres. J’en discutais même avec un de mes collègues du jour, un très vieux trompettiste, âgé largement de plus de 70 ans. Il me prévint : « Vous allez avoir du mal, je vous avertis ! Ce n’est pas facile de jouer des airs de Gilles pendant 6 ou 7 heures d’affilée, surtout si vous revenez à la musique seulement par cette entremise ! »

Détail amusant : lui aussi avait été Gille précédemment au sein de la société, il savait donc pertinemment bien de quoi il parlait et la suite devait démontrer qu' il avait tout à fait raison. Néanmoins, cela me permit de renouer avec la musique. Je participai, par la suite, à quelques déplacements organisés par les Gilles du Hocquet et cela me permit de rencontrer Elie Lelubre, chef de musique bien connu dans notre région. Il m'enrôla par la suite dans son orchestre de carnavals.



1974. Kermesse de la Cité Astrid dans le quartier de La Croyère.
De g. à dr. : Gérard Van de Wijvere, Marcel André, Elie Lelubre, Florestant Hanard, Albert Voituron, Armand Struyf, Fidèle Laperteaux. (Photo M.A.)



Pour la petite histoire, ma première participation en tant que musicien à part entière se situe au Feureu d' Haine-Saint-Pierre, en 1971. Au sein des « Gilles Nopère », avec l’orchestre de Jacques Cauderlier, une semaine après le Carnaval de Binche. Comme musiciens dans cette équipe, outre Jacques bien sûr, on peut relever à l’époque les noms de Georges Denis au bugle, de Fayt-lez-Manage ; Georges Gobiez au tuba, de Manage ; Jules Amand et Emile Vermeiren, ces deux derniers originaires de Leval.

Beaucoup d'entre-eux ont disparu car ils étaient déjà relativement âgés à l’époque. J’ai rejoint en 1972 l’orchestre d’Elie Lelubre. Au Laetare, nous avons tout d’abord joué à Jolimont, un carnaval de quartier aujourd’hui disparu et où existait la société des « Gilles du No 1 ». Ces festivités se déroulaient parallèlement au Laetare louviérois, sans cortège commun. Il y avait deux ou trois sociétés de Gilles qui animaient le quartier pendant trois jours. C’était une autre époque assurément, cela nous paraît inconcevable de nos jours.

Le cortège de ce carnaval avait lieu le dimanche après-midi, en même temps que celui du Laetare d’Houdeng. J’avoue que je ne m’y plaisais pas énormément. Etant originaire du centre de La Louvière, je n’attendais qu’une seule chose : souffler ma dernière note de musique à Jolimont pour me replonger dans l’ambiance du Drapeau Blanc ! J’ai participé à ma première véritable saison de carnavals en 1972, tout d’abord pour le compte de la société de Gilles « Les Amis Réunis » de Binche, avec un chef différent d’Elie Lelubre pour ce carnaval.

Ce chef était Gaston Vandeville, originaire de la chaussée de Redemont à Jolimont. En effet, durant les Jours-Gras, Elie jouait lui aux « Indépendants », avec un orchestre composé alors majoritairement de Borains. Après le Mardi-Gras en 1974, deux événements devaient se produire : Gaston Vandeville fut remercié par le comité des « Amis Réunis » et Elie s’est séparé de beaucoup de ses musiciens. Il devait dès lors reformer une nouvelle équipe, à laquelle il m’a demandé de me joindre.

Aussi, j’ai commencé à jouer pour son compte à Binche aux « Indépendants » en 1975, et ce jusqu’en 1994. Elie devait par la suite reprendre également la responsabilité de la musique des Gilles « Les Commerçants » de La Louvière, en 1978. De 1995 à 1998, je devais jouer 4 ans sous la responsabilité de Benoît Van Assche, dans l’orchestre qui anime les « Gilles de Bouvy » à La Louvière. J’ai donc vu d’autres Gilles et d’autres carnavals avec cette clique: les Gilles « Les Indépendants » de Bracquegnies, les « Arlequins » de Binche.

Je jouais aux mêmes endroits, mais avec d’autres sociétés… Bref, le carnaval, par l’autre bout de la lorgnette !



Vers 1988. La musique d’Elie Lelubre s’avance dans la rue Albert 1er au Carnaval de La Louvière. A gauche : Alain Mahieu, qui devait décéder prématurément à l’âge de 42 ans à la fin des années 1990. Marcel André n’a jamais oublié cet ami précieux. (Photo M.A.)



En 1998, à Bois-du-Luc durant une fête de quartier organisée par l’abbé Pourbaix, j’ai joué avec Armand Struyf. A pareille époque, Jean-Marie Bomal prit les rênes de la musique dirigée jusqu’alors par Elie. Il vint me trouver durant cette fête avec quelques bons amis, pour voir si je ne voulais pas revenir jouer pour son compte, dans ce qui était donc l’ancien orchestre d’Elie. A partir de 1999, j’ai donc rejoué avec mon ancienne musique. Pourtant il est écrit qu’entre les « Gilles de Bouvy » et les « Commerçants », la valse des chefs de musique devait se poursuivre pour moi car, suite à la saison de carnavals 2005, j’ai décidé de quitter la musique de Jean-Marie Bomal, pour rejoindre celle d’Eric Pauwels, le nouveau responsable musical des « Gilles de Bouvy », qui succède depuis peu à Philippe Dujacquier.

Vous me suivez toujours ? (Rires) Je voudrais revenir sur Armand Struyf. C’était un chef de musique extraordinaire, il a joué plus de 50 ans pour la même société folklorique au Laetare d’Houdeng : les « Paysans » du Trieu. Un tel bail avec un groupement, c’est très rare et ça dénote des qualités personnelles évidentes de la part du chef de musique! Même si Elie était mon seul chef de musique, je n’hésitais pas à aller jouer une ou l’autre soumonce avec Armand : Haine-Saint-Pierre, Houdeng par exemple.

J’avais beaucoup d’affection pour lui, il m’a beaucoup appris et revenait d’ailleurs souvent « à la charge » pour que je joue avec lui une saison complète, mais je restais engagé avec Elie. Le folklore reste avant tout de belles histoires d’amitié, c’est bien là le principal.
Laetare.be : Vous considérez que vous recevez plus d’amitié de la part des Gilles pour lesquels vous jouez ou des autres musiciens avec lesquels vous passez ces différents carnavals ?

M.A. : Voilà qui est fort malaisé à dire. Il est clair que des liens se tissent avec certains Gilles au fur et à mesure des carnavals qui passent. Peut-être pas avec tous, mais avec un certain nombre, la chose est claire. Ça dépend aussi fortement des carnavals, je crois. Tous sont très typés et possèdent leur mentalité propre. A Binche aux « Indépendants » par exemple, il a fallu de très nombreuses années pour que des liens se nouent avec quelques Gilles.

Je les sentais beaucoup plus distants que lors d’autres carnavals. C’est peut-être une impression personnelle très subjective, je n’en disconviens pas. Rassurez-vous : après trente ans, beaucoup d’amitié a été échangée, même si les débuts ne furent pas toujours évidents. Les « Commerçants » à La Louvière ont un style beaucoup plus direct. J’admets qu’avant d’y jouer, j’en connaissais quelques-uns dans la bande, ayant notamment fait mon rappel de service militaire en 1964 avec Michel Frezin.

Pour la petite histoire, notre chef de bataillon était Pascal Ickx, le père du coureur automobile Jacky Ickx. Il devait d’ailleurs lui-même gagner les 24 Heures de Francorchamps sur BMW cette année-là. Souvenir mémorable ! Aux « Commerçants », il y a énormément de contacts entre Gilles et musiciens, c’est une richesse indéniable dans une société folklorique. Toutes les barrières sociales sont clairement levées. P.D.G., dentiste, docteur, avocat, ouvrier, musicien, tout le monde est dans le même bateau.

J’ai eu du mal au début ! (Rires) J’ai connu dans ce groupe une excellente cohésion batterie-musique-Gilles. Marcel Schoeters, un boucher du centre-ville, m’avait fait une confidence qui résume très bien l’accueil que nous avions reçu à l’époque : « Nous sommes heureux que vous ayez accepté de jouer pour notre groupe, même si nous restons surtout conscients qu’il est de notre devoir dès à présent de vous faire apprécier l’ambiance et la chaleur de notre belle société. » Voilà des paroles justes !

Les « Commerçants » restent dans mon parcours de musicien un des sommets incontestables. Mais ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit : Binche demeure une référence, c’est clair, et j’ai toujours profondément aimé y jouer aussi.



Carnaval de Naast, dans le courant des années 1990. Lucien Cambier, Marcel André et Pol Denis. (Photo M.A.)



Laetare.be : Que pensez-vous de l’évolution de la qualité des différents orchestres de carnavals qui animent la région du Centre, des Jours-Gras jusque Pâques ?

M. A. : On doit rester attentif à l’harmonie, à la rigueur rythmique, à la cohésion musicale. Trop d’orchestres de carnaval ne visent plus qu’à atteindre le suraigu, en oubliant la richesse du vrai son des cuivres. La mélodie devient étriquée, et je déplore certains excès musicaux de mauvais goût. Concrètement, je suis d’accord avec le fait de jouer dans l’aigu, mais alors proprement, sans exagération, avec justesse et en conservant un beau son… Quand un musicien ne remplit pas ces conditions, il s’abstient et… il reprend sa méthode Arban !

La musique doit rester un apaisement pour celui qui en joue et elle doit toujours développer une sensation chez celui qui écoute. En carnaval : cette sensation doit être de la joie et de la bonne humeur bien sûr. Les musiciens ne sont pas là pour se mettre en valeur, ils sont là pour mettre en valeur la société qu’ils accompagnent ! Je trouve que de nos jours, les nouvelles générations de Gilles sont moins pointilleuses sur la qualité musicale, ils se satisfont plus facilement, sans se poser trop de questions, même à Binche et à La Louvière. On était plus exigeant avant, je regrette !

Je suis persuadé qu’il est du rôle des comités de sociétés de rester vigilants au sujet de la valeur des orchestres mais aussi et surtout de la cadence des batteries. Elle ne doit pas être trop rapide, or on observe de nos jours une accélération graduelle du tempo dans l’exécution de l’avant-din.nér. Il devient dans ces conditions difficile pour les cuivres de placer des variations correctes dans des airs de Gilles tels « La Polka » ou le « Postillon de Longjumeau ». Dans le même style, les célèbres « croisements » entre sociétés doivent rester absolument bon enfant et dans l’esprit du carnaval.

Je n’oublierai jamais cet ancien Gille des « Indépendants » de Binche, un monsieur très âgé et toujours souriant. Il doit avoir plus de 80 ans actuellement et venait souvent parler à quelques musiciens à la sortie du Café de L’Espérance, sur la Place de la Gare. A chaque début de prestation, que ce soit une soumonce ou durant les jours de carnaval, il venait nous trouver Robert Routine et moi-même en nous disant : « Eyèt, ça va dalér mès-amis’ ? Ascoutez bîn : Robert, Marcel, s’ i vous plét, nè chuflèz nîn trop foûrt dins vo n-instrumint , dites a vos tubas èyèt vos bukes dè n’ nîn trop fé d’ notes, survèyèz l’ son ! On n’ vos d’mande nîn dè fé tout ça, djuwèz a vo n-ése èyèt donèz nous du plèji !! ».

Je n’entends plus jamais de telles paroles de nos jours, pourtant ce vieux monsieur, dont j’ignore toujours le nom, avait mille fois raison et connaissait la vraie beauté, non seulement des Airs de Gilles mais aussi de la musique en général!

Laetare.be : Une anecdote croustillante, parmi tant d’autres sans doute?

M.A. : Non pas une, mais bien trois si vous me le permettez ! La première ne vient pas à proprement parler des carnavals, mais plutôt d’un déplacement que nous avions fait à l’époque pour le compte d’un groupe de Gilles français de Saint-Quentin, durant une belle journée d’été. Nous nous étions retrouvés dans une bourgade à 75 kms au sud d’Amiens, sur la route de Rouen. Musique et batterie au complet mais…. pas de Gilles. Les malheureux étaient tombés en panne avec leur car, égarés en rase campagne le long d’une nationale.

Ils sont arrivés quand tout était fini ! Pourtant que faire, il fallait bien assurer la prestation ! Un groupe de jeunes du patelin s’est proposé pour nous accompagner, ils nous ont précédés durant tout le cortège et nous avons joué des airs de fantaisie et des rengaines à la mode. Je crois qu’ils ont passé un excellent moment et…. nous aussi d’ailleurs ! De mieux en mieux maintenant : un autre souvenir croustillant, qui se passe lui à Jette ou à Saint-Josse, je crois. Nous devions accompagner un groupe de Gilles issus de…. Saint-Gilles, ça ne s’invente pas.

Société et musique au complet mais là, pas de batterie ! Imaginez un peu, une société de Gilles sans tambours ! Tout le monde refuse dans un premier temps de participer au cortège bien évidemment, mais l’organisateur insiste lourdement et ne veut pas en démordre : « J’ai prévu un groupe de Gilles, je veux mon groupe de Gilles ! » Conclusion : nous avons pris part à la prestation, Gilles et musique seuls, même si pour tout vous dire, ça manquait un peu de rythme !... A 6 musiciens seulement, nous faisions des reprises ininterrompues des Airs de Gilles.

Inutile de vous dire que nous étions épuisés à la fin de la journée… Enfin, un dernier souvenir, issu lui directement du carnaval louviérois. Au début des années 1980, un feu d’artifice prenait place sur la Place Mansart, le Lundi de Laetare au soir. Les « Commerçants » y participaient naturellement et les différentes sociétés formaient un cortège de nuit pour rejoindre les lieux. L’ordre était défini, et les groupements attendaient leur tour dans les cafés du Drapeau Blanc pour prendre place dans le défilé.

Imaginez un peu : les « Commerçants » sont arrêtés au « Succès » ; les « Maugrétout », au Café du Drapeau Blanc. Avec une bonne dizaine d’autres musiciens, nous allons boire un verre à l’Epinal, un petit café de l’entrée de la Rue de Bouvy. Bien sûr, je sors régulièrement pour voir si les « Commerçants » ne se mettent pas en place. Il était convenu dans le programme qu’ils se plaçaient derrière les « Maugrétout ». Voyant ces derniers se mettre en marche, je préviens mes collègues de l’imminence de notre propre départ.

Ce fut ma foi fort inutile... Les « Commerçants » n’avaient pas respecté l’ordre du cortège, ils étaient en fait déjà partis depuis un bon moment, bien avant les « Maugrétout » et ce avec seulement 6 ou 7 musiciens de bouche sur les 21 qui auraient dû être là. Inutile de vous dire qu’Elie Lelubre était… furieux ! Il disposait d’à peine le tiers de son effectif musical pour traverser tout le centre-ville en cortège de nuit, avec une société de 150 Gilles! Pour la petite histoire, Christian Genart, le président du groupe à l’époque, a reconnu qu’il aurait dû prévenir les musiciens.



Carnaval de Binche, vers 1991. Cortège du Mardi-Gras en compagnie des Gilles « Les Indépendants ».
Robert Routine au tuba et Marcel André au cornet à pistons. (Photo M.A.)



Laetare.be : En 2005, vous avez été intronisé « Compagnon de la Louve ». Votre sentiment ?

M.A. : Je n’y tenais pas trop au début, même si j’en suis maintenant très honoré. Je préfère rester discret pour tout vous dire. J’ai un peu été mis au pied du mur par mon ami Christian Quinet. L’idée émane des « Scriveûs du Cente ». Je n’en savais rien au départ, c’est seulement en rencontrant fortuitement l’Echevin des Fêtes, Jean-Pierre Daloze, que j’ai appris la nouvelle. Je vous laisse deviner ma surprise…

Jean-Pierre Daloze – « Way, Marcel, c’èst fét ! »
Marcel André – « Comment ça, qu’est-ce qui est fait ? »
JPD – « … ?!? Què ç’ què vos dites ? N’ astèz nîn ô courant ? »
MA – « Mais enfin, de quoi devrais-je être au courant ? »
JPD – « Bîn vos dalèz yèsse Compagnon d’ la Loûve ! »
MA – « … ?!?! »
JPD (amusé) – « Eyèt vos n’ avèz rîn a dîre, c’èst fét, on n’ discute nîn ! »

Je ne vous dis pas mon étonnement… Je suis d’une nature modeste, et je préfère ne pas courir les honneurs. Bref, j’agis sur le terrain avec la musique, c’est ma nature à moi ! En 2001, j’ai aussi reçu ma médaille de 50 ans de participation au Laetare. Un très bon souvenir aussi. Permettez-moi de redire aussi l’amitié que je porte à des gens comme Willy Poelart, avec qui j’ai été sur les bancs de l’Ecole Moyenne.

Nous nous connaissons depuis près de 50 ans aussi. Un fort beau bail d’amitié et de plaisir partagé au sein de nos carnavals : c’est ça, le cœur de notre folklore.



Soumonce générale 2005.
Marcel André prononce le serment des Compagnons de la Louve lors de son intronisation.
« Je m'engage à servir, à défendre en toutes circonstances, le patrimoine folklorique de La Louvière et à porter bien haut le renom de la Cité. Cum Lupis Laetare. » (Photo M.A.)



Un petit mot aussi pour vous dire que comme tant d’autres, je déplore la disparition des sociétés de Gilles issues de nos quartiers : les « Rescapés du Tivoli-Haut », les « Bons Vivants de Longtain », les « Vieux Gilles du Hocquet », les « Gais Amis de Bouvy », les « Indépendants du Mitant des Camps ». Autant de noms qui ont marqué nos hameaux, mais face à l’évolution inexorable de la société et l’augmentation des coûts, leur avenir était hélas bien sombre.

Nous reste le souvenir, celui de fameux présidents et de personnalités dont la mémoire honore le Laetare : Floribert Kuneben, Maurice Close, Georges Minne, François Depauw, Charles Piette et tous les autres bien sûr.

(A l’écoute des mots « Mitant des Camps », Amandine, la petite fille de Marcel André âgée de 3 ans, se met à chanter spontanément sur un refrain connu : « Mitan des Camps, Louis, Mitan des Camps, Louis, Mitan des Camps ne périra pas… »)

Laetare.be : (Rires) Il est vrai qu’on est à bonne école dans la famille ! Sans transition, si vous aviez un message à faire passer aux nouvelles générations de musiciens, quel serait-il ?

M.A. : Travaillez votre technique et vos bases. La vraie question est la suivante : « Qu’attendez-vous de votre instrument ? Voulez-vous être de simples souffleurs ou de vrais musiciens ? » On peut parfois se faire beaucoup de tort en jouant des cuivres d’une mauvaise façon. Ces instruments sont difficiles, il ne faut pas l’oublier. Même pour jouer des Airs de Gilles, il faut un minimum de technique de base et cela s’apprend à l’Académie de Musique, avec de bons maîtres expérimentés et diplômés.

Je n’en démords pas : « Avant de courir, il faut d’abord apprendre à marcher » ! Avec l’expérience et bien que j’aie mis du temps à m’en rendre compte : la méthode Arban a du bon.

Laetare.be : Marcel, vous nous avez dit que votre grand-père François André était lui-même Gille et votre parcours personnel sort du commun. Si l’on regarde vers le futur, votre fils est un féru de folklore local, gille à plusieurs reprises et votre petite-fille fredonne déjà des mélodies de carnaval. Quel est le message que vous voulez leur transmettre ?

M.A. : Soyez fiers du Carnaval de La Louvière et battez-vous pour en assurer la pérennité. Il ne faut jamais perdre de vue que nous pouvons toujours en embellir l’un ou l’autre aspect et ainsi nous améliorer. Le Laetare est promis à un bel avenir, j’en suis persuadé !

Laetare.be : Monsieur André, nous vous remercions pour ce fort bel entretien et vous souhaitons une excellente continuation.

Propos recueillis par F.S. et D.A.

Pour contacter Marcel André:marcel.andre@laetare.be

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