Lundi 27 décembre 2004 : une journée de transition, à mi-chemin entre les fêtes de fin d'année. Noël est à peine parti que 2005 frappe déjà à notre porte. Un détail important pour tout « carnavaleux » qui se respecte : la fête de Pâques tombera tôt cette année, à savoir le dimanche 27 mars. Cette date précoce entraîne avec elle le décalage de toute la période de Carême et donc, fatalement aussi, de l'ensemble des dates de carnavals dans la région du Centre. Conséquence immédiate : à La Louvière, on est désormais à moins de deux semaines des premières soumonces en batterie. Incrédules, les distraits parmi les futurs Gilles feuillètent fébrilement leurs agendas à la recherche du téléphone de leur « louageur ». Il est grand temps pour eux de reprendre contact avec lui, histoire d'avoir de quoi se vêtir lors du prochain Carnaval du Laetare.
L'occasion est donc belle de vous faire rencontrer une personnalité louviéroise bien connue : Christian Quinet, Gille aux « Boute-en-Train » et Président du Cercle littéraire « Les Scriveûs du Cente » (Les Ecrivains du Centre), une association fondée en 1945 par Floribert Deprêtre. Les « Scriveûs du Cente » constituent un groupe de poètes et de littérateurs dialectaux, fort d'une tradition riche mais en phase avec la vie moderne : 60 ans de littérature wallonne, ce n'est pas rien ! Le cercle a intégré vers 1950 une autre association dialectale, chère au « Vî-Stoû » : « El Mouchon d'Aunia », qui en est devenue depuis lors l'organe de publication.
Pas très loin de la place Matteotti, ce lundi 27, une porte s'ouvre et un sourire vous accueille, quelques instants plus tard, nous voici en plein dans une analyse lucide, à la fois tendre et sans concession, que nous propose un fin connaisseur de notre folklore. Nous vous laissons savourer !

Laetare 2001. Christian Quinet arbore sa médaille de 35 ans de participation au Carnaval de La Louvière. (Photo CQ)
Laetare.be : Christian Quinet, tout d'abord merci à vous de nous avoir accueilli. La question classique en ce début d'interview : peut-on vous demander de vous présenter ?
Christian Quinet : Je dis toujours que je suis né en 1950 à La Louvière, car je suis très attaché à ma ville, mais en réalité, j'ai fait mes premiers pas dans un quartier un peu excentré, La Croyère. Pour des raisons « techniques » (Sourires), ma mère est partie accoucher à l'Hôpital de Jolimont, donc je suis né à Haine-Saint-Paul. Pourtant, on a dépassé tous ces clivages d'avant la fusion des communes et de ce fait longue vie à La Louvière en tant qu'entité : ma ville ! Après quelques années à La Croyère, mes parents ont eu l'occasion d'acheter une maison à Houdeng-Goegnies où j'ai vécu pendant 9 ans. J'y ai fait mes classes primaires à l'Ecole Communale et c'est là que sont apparus pour la première fois dans ma vie les frères Taminiaux (NDLR : Willy, actuel bourgmestre de La Louvière ; et Freddy, sculpteur). En effet, en fin de service militaire, les jumeaux sont revenus donner cours là, même si je ne les ai pas eus en tant qu'instituteurs.
A l'âge de 13 ans, je suis entré à l'Athénée de La Louvière et c'est à cette époque que mes parents ont eu l'occasion de reprendre la gestion d'un café du Drapeau Blanc : « Le Succès ». Jusqu'alors, mon père était employé aux Usines Gustave Boël. La vie n'était pas toujours simple, il tenait à ce que ma mère restât au foyer mais il était prêt à faire des extras pour améliorer l'ordinaire du ménage. Outre son métier, il était classificateur dans une société colombophile, « Les Vainqueurs » ; il vendait également des chocolats et des bonbons à l'usine. C'étaient des petits suppléments qui permettaient à ma mère d'acheter l'un ou l'autre appareil ménager moderne : un grille-pain ou un fer à gaufres électrique, c'étaient des événements quand ils entraient dans une maison en 1960! Il ne manquait de rien dans la maison, mais mes parents avaient la volonté d'améliorer leur condition et ils décidèrent de commun accord de reprendre la gestion du « Succès », un débit de boissons au centre-ville, ce qu'ils firent pendant 7 ans.
C'était un choix judicieux car ils connurent des années prospères: entre 1963 et 1970, la crise économique et les chocs pétroliers n'avaient pas encore sévi. Il fallait « retrousser ses manches » et ne pas avoir peur du travail, mais en contrepartie le commerce était prospère et on gagnait bien sa vie en tant que cafetier à La Louvière. Un élément favorable pour le commerce familial est qu'en 1964, les Gilles « Les Amis Réunis » ont déplacé leur local précédemment situé au Mitant des Camps, vers le « Succès », au centre-ville. A contrecoeur bien évidemment, vu l'attachement de la société à son quartier, mais ils ont là fait preuve de lucidité. Ce ne fut pas le cas des Indépendants, l'autre société du Mitant des Camps, qui est elle restée accrochée fermement au quartier, avec à la clé une disparition inéluctable. Notez que lors de leur changement de local, les « Amis Réunis » n'étaient plus très fringants : si mes souvenirs son exacts, il restait 43 Gilles dans la société en 1964. L'année suivante, ils étaient déjà remontés à 60 et la société s'est tout de suite portée beaucoup mieux en terme de participants.
Laetare.be : Mais tout ça ne nous dit pas comment vous êtes vous-même devenu Gille ?
Christian Quinet : Sur le plan anecdotique, étant gamin, j'étais comme tous les enfants bercé par la magie du carnaval. Je vivais le Laetare chez mes grands-parents, qui habitaient à la rue Achille Chavée. Les « Vieux Gilles du Hocquet » venaient chaque dimanche matin aux « Petites Soeurs de la Charité », pour distribuer des oranges aux plus pauvres et se laisser offrir un verre d'alcool par les religieuses. Je voyais aussi les premiers ramassages qui passaient ; avec mon grand-père, j'allais voir le Rondeau du Dimanche et quasi tout le carnaval. Dans l'esprit, je suis né Gille et sans prétention, je mourrai Gille.
Déjà enfant, je ressentais une ferveur, une émotion indescriptible à la vue des tambours et des Gilles. A cette époque (NDLR : avant 1960), les deux sociétés de Gilles les plus nombreuses étaient les Boute-en-Train et les Amis Réunis. Les Commerçants, fondés en 1961, n'existaient pas encore. Je me souviens avoir fait une promesse à mon grand-père : si je fais le Gille plus tard, je le ferai dans une de ces deux sociétés ! La suite devait montrer que je ne m'étais pas trompé, en effet, je devins Gille non pas dans l'une ou l'autre, mais bien successivement dans chacune des deux sociétés.
Pourtant à cette époque, je ne l'envisageais pas encore vu les frais de participation et de location de costume : faire le Gille reste un loisir coûteux ! En outre, personne avant moi dans ma famille n'avait été Gille, que ce soit mon père ou mes grands-pères, et dès lors ma passion pour le sujet ressemblait fort à un caprice d'enfant gâté, chose peu admissible dans une famille d'ouvriers étrangère au folklore, il faut le dire. La reprise du « Succès » par mes parents fut le déclencheur de ma participation au Laetare, et c'est donc en 1967, à l'âge de 16 ans et demi que je revêtis pour la première fois cette tenue magique du Gille, en toute logique aux « Amis Réunis ». Je m'y plaisais très bien et j'y suis d'ailleurs resté 6 ans. J'ai même bénéficié pendant mon service militaire d'une permission spéciale pour revenir à La Louvière faire le Gille !...
Laetare.be : ce qui vaut de l'or et en étonnera plus d'un dans les lecteurs ! Vous aviez invoqué quel motif ? Une maladie, une obligation familiale ?
C.Q. : Pas du tout, vous n'y êtes pas! J'ai bel et bien invoqué comme motif le Carnaval de La Louvière ! (Rires) J'avais pris mes renseignements. Les responsables de la société m'avaient dit que je pouvais tenter de déposer une demande en ce sens, en mentionnant que j'étais nécessaire à l'organisation des festivités de ma ville. Qui ne tente rien n'a rien ! Robert Vandervelde, le secrétaire de l'époque aux « Amis Réunis », fit la demande à l'Administration Communale et je reçus une attestation de la Ville comme quoi je participais bien au folklore local, ce qui, à la caserne, est passé comme une lettre à la poste. J'ai même « fait le mur » et quitté le cantonnement quelques heures plus tôt, soit le samedi en début d'après-midi. Ce jour-là était prévu un match de football : La Louvière recevait l'équipe de Beringen. Mon père est donc venu me rechercher là-bas à l'entrée de l'Allemagne, à Euskirchen.
Malheureusement, ma permission expirait le mardi de Laetare à minuit et donc, au moment où on me reconduisait à la gare dans l'après-midi, les tambours partaient pour le ramassage du mardi. J'aime autant vous dire que cette fois-là, j'ai eu le coeur particulièrement gros en quittant La Louvière.
Sans transition, je continue sur ma lancée pour vous expliquer comment je suis devenu « Boute-en-Train », car mon rêve d'enfant allait se poursuivre d'une manière tout à fait inattendue, hélas. Après huit mois de service militaire, arriva le jour de mon anniversaire : j'allais avoir 22 ans. Il était prévu que mes parents viennent me rendre visite avec ma fiancée pour l'occasion. En fait, ils ne sont jamais arrivés mais on est venu me réveiller tôt le matin pour m'annoncer le plus grand drame de ma vie. Je devais rentrer d'urgence en Belgique car mes parents avaient eu un grave accident de voiture et mon père venait de décéder. (Silence) J'ai rempli les formalités car je devenais un soutien de veuve et mon service a immédiatement été interrompu. Cette année-là, par respect pour ma mère, je n'ai pas fait le Gille, et je ne devais plus le refaire aux « Amis Réunis », tout ça pour une couronne de fleurs.

En famille au Lundi de Laetare 1988.
A l'arrière : Christian Quinet, Grégory Machiels, Patrice Augurelle.
Devant : Sophie Augurelle, Emmanuelle Quinet, Stéphanie Lagasse. (Photo CQ)
Laetare.be : Pour des fleurs ?!?
C.Q. : Hé bien.. Allez, disons que ça se passe il y a 35 ans, alors il y a prescription avec les années et je vous raconte cette anecdote. Lors des funérailles, le comité de l'époque aux « Amis Réunis » n'a pas offert de fleurs, ce qui constitue un gros impair quand on sait que mon père était alors leur tenancier de local et plus important donateur. Le comité des « Amis Réunis » ne put après coup que faire amende honorable et s'excuser platement, mais ma mère et moi fûmes froissés par ce geste - ou plutôt cette absence de geste - et je pris la décision de partir aux « Boute-en-Train ». Que les Gilles actuels et les contemporains de cet incident se rassurent, je précise d'emblée que je suis en excellent terme avec tous les « Amis Réunis » sans exception, je n'en ai conservé aucune amertume, et cette anecdote est bel et bien de l'histoire ancienne. Pourtant, je me souviens comme cet oubli avait choqué ma mère à l'époque. Passons ! Tout ça est oublié, néanmoins puisque vous me demandez pourquoi je suis actuellement membre des « Boute-en-Train », vous avez la réponse !
C'est aussi une société où j'avais quelques connaissances et des points de repère. Pourtant, les deux premières années ne furent pas simples : les « Amis Réunis », c'est le Mitant des Camps, un quartier dont les habitants sont d'une grande générosité, un accueil exceptionnel... Mon épouse est originaire du Mitant des Camps, où j'avais déjà de si bons souvenirs. Quitter cette ambiance, c'était alors une véritable séparation. En outre, mes débuts aux « Boute-en-Train » ne furent pas très évidents. La société était très grande (NDLR : 112 membres en 1972) et elle m'apparaissait parfois fort cloisonnée entre les participants. C'est sans doute dû au système des « cagnottes », qui n'existait pas aux « Amis Réunis », où c'est la société elle-même qui commandait dans les cafés le verre de chaque Gille. Durant deux ou trois bistrots, on y « cagnottait » parfois entre jeunes, mais c'était sporadique et pas très rigoureux: Jean-Pol Baras, Victor Larcin et Jean-Pierre Pietroons pourront vous le confirmer.
Aux « Boute-en-Train », ce système de cagnottes, c'est une fameuse organisation. Que vous consommiez du champagne, de la bière ou de l'eau pétillante, tout est bien structuré et vous boirez à concurrence de votre participation à la caisse commune. Je ne dis pas que ce système est mauvais, il est même plutôt nécessaire. En effet, vous avez besoin pour vous amuser en soumonces et au carnaval d'avoir votre point d'attache au sein de votre société, de retrouver les mêmes visages connus. Bref, je ne sais pas vous l'expliquer mais c'est indispensable, j'en suis convaincu. Pourtant au début, je voguais d'une cagnotte à l'autre au sein des « Boute-en-Train », en étant toujours accueilli bien cordialement d'ailleurs. Malgré tout, les deux premières années se passèrent en demi-teinte. Une année à la fin du carnaval, dans la nuit du mardi au mercredi, mon épouse et moi étions retourné loger chez mes beaux-parents, au Mitant des Camps. Au petit matin, les « Amis Réunis » sont passés en tambour, ils terminaient leur Laetare. Je me suis mis à pleurer derrière la fenêtre en me demandant si je n'allais pas retourner au sein de ma première société.
Finalement, une cagnotte de jeunes s'est mise sur pied aux « Boute-en-Train », sous la houlette d'André Braida et là ce fut le départ définitif de mon intégration dans ma nouvelle société de Gilles. J'aurais même dû avoir plus de trente années de fidélité inconditionnelle à la même cagnotte, mais je n'en ai pas toujours fait partie, en cause le fameux débat des Soumonces Générales : « costume de fantaisie ou sarrau traditionnel ?» qui a secoué les « Boute-en-Train » aux alentours de 1986. Je suis pour ma part un fervent du sarrau bleu, car je trouve que le costume amène une surenchère, non seulement au sein de la société mais aussi vis-à-vis des autres groupes de Gilles. Il est clair qu'entre les « Commerçants » et les « Boute-en-Train », existe une émulation concernant les Soumonces Générales : « Qui aura les plus beaux costumes, les plus originaux ? » En outre, les déguisements de « Mam'zèles » viennent clairement de Binche, les soumonces louviéroises se sont toujours déroulées en sarrau traditionnel, même si certains prétendent que dans le temps, il y avait parfois des costumes à La Louvière aussi.
Je peux également attester que les soumonces en sarrau, tout comme le carnaval, ne posent aucun problème en tant que tel, alors que certains costumes, dont nous avons eu un triste exemple il y a deux ans aux « Boute-en-Train », sont source de conflits au sein du groupe, vu l'audace et la provocation pure et simple de certains et le sens limité de la dérision d'autres... Je précise que je n'apprécie pas spécialement me travestir, et les déguisements qu'envisageait ma cagnotte ne me convenaient pas. Je l'ai donc quittée temporairement pour me retrouver au sein d'une autre cagnotte où on préférait des costumes plus traditionnels : Arlequin, Pierrot,.. grâce aussi à ma belle-soeur, une très fine couturière. Je suis donc parti dans une cagnotte de jeunes : Guy Pieters, Bernard Ongemack, Christophe Galand, Marc Lambert, et mon neveu Grégory Machiels.
J'étais le plus âgé de la bande, le patriarche en quelque sorte. (Sourires) Finalement, après quelques appels du pied, je suis retourné à ma première cagnotte, pour retrouver des amis de mon âge. Son responsable, Philippe Blairon, la gère comme une véritable entreprise ; bilans à la fin de l'année, comptabilité et relevés, rien n'y manque. J'ai tout de suite dit à mes amis que je souhaitais faire abstraction des Soumonces Générales. Le hasard a bien fait les choses, car j'ai été intronisé compagnon de la Louve en 1996 et vous n'allez pas sans savoir que le banquet d'intronisation de cet Ordre folklorique se déroule précisément durant les Soumonces Générales. J'y participe, c'est un changement d'ambiance que j'apprécie et qui m'a donné une autre motivation. C'est une autre façon d'aborder les « Générales » !

Laetare 1996 en soirée : Christian Quinet dans une « Bande de Nuit ».
Mais que peuvent bien se dire ces deux-là ? (Photo CQ)
Laetare.be : On entend parfois dire que chaque société folklorique à une mentalité bien à elle, un « trait d'esprit » qui fait tout sa personnalité. Si je devais vous demander de me décrire les « Boute-en-Train », que me diriez-vous ?
C.Q. : Incontestablement, un très fort penchant pour la dérision. Il y a aussi un certain esprit frondeur, contestataire. Une certaine jeunesse d'esprit, anti-conformiste. De l'intérieur, c'est ce que je ressens personnellement le plus. J'y vois aussi un beau mariage entre différentes classes sociales, avec à la clé une fusion harmonieuse et équilibrée. Même si tout ne repose pas sur un seul homme, le mérite en revient selon moi en grande partie à Pol Wasteels, le président du groupe. Je l'ai toujours vu appliquer le principe de la « discipline librement consentie » avec beaucoup de pondération et d'efficacité. Précédemment, Gaston Larcin des « Amis Réunis » était aussi un président animé du même principe de base, essentiel selon moi dans une société folklorique.
Laetare.be : Peut-on maintenant aborder votre "intense" activité littéraire ? Comment en êtes-vous venu à écrire des poèmes et du théâtre patoisant? Un mot sur votre passage télévisé à Antenne Centre avec l'émission « Berdelâdges » ?
C.Q. : Tout tourne autour du même sujet, finalement. Je fais partie de ces « fous » qui sont follement attachés à leur terroir ! Carnaval, football avec la « R.A.A.L. », enfance. Comment vous dire ? « La Louvière, je suis tombé dedans quand j'étais petit ! » Mes grands-parents parlaient wallon entre eux. Le « Succès », que tenaient mes parents, était un café ouvrier et on y parlait donc aussi wallon. Le véritable déclic s'est produit à l'âge de 28 ans quand ma mère, alors veuve, a rencontré Robert Heiremans, qui devait devenir le président des « Scriveûs du Cente ». Ce monsieur m'a fait découvrir toute notre littérature wallonne locale, les florilèges du « Mouchon d'Aunia ». Ce fut véritablement un choc pour moi, car je n'imaginais pas que l'on puisse écrire de si belles choses en wallon. J'y ai découvert des textes merveilleux et un vocabulaire d'une richesse insoupçonnée. J'ai tout d'abord commencé à écrire des poésies en français, et puis j'ai franchi le pas et je me suis tourné vers le wallon.
Les débuts ne furent pas simples ! N'étant pas encore habitué à la langue, j'utilisais des mots que je croyais wallons, mais qui n'étaient en fait que des mots français que j'avais « wallonisés » ! Je n'oublierai jamais mon premier texte, un poème sur La Louvière et son évolution. J'y parlais de toutes ces transformations qui ont bouleversé notre ville. Il s'intitulait « Way, vos-avèz branmint candjî ! » (« Tu as beaucoup changé ») Le correcteur du cercle, Robert Dascotte, me renvoya mon épreuve : elle était bourrée de corrections, il y avait du rouge partout ! Seize mots étaient hors dictionnaire. Toutes les rimes et la métrique étaient perdues. Une catastrophe. Heureusement, Robert Heiremans m'a rassuré et m'a enjoint de persévérer. En deux heures de temps, sur son conseil, j'avais transformé mon coup d'essai, retrouvé les mots wallons et récupéré mes rimes. Ce fut le déclencheur, et je devins « scriveû wallon » à part entière. Les formes strictes telles les alexandrins se perdent un peu, par contre le vers libre a un franc succès actuellement. Il permet d'employer les mots ad hoc et ne contraint pas l'expression. L'écriture, c'est la liberté avant tout.

Christian Quinet, le Président des « Scriveûs du Cente »,
lors d'un cabaret wallon au Salon des Loisirs Actifs.
Hall des Expositions de La Louvière, novembre 2003. (Photo CQ)
Laetare.be : Quel a été votre parcours au sein du cercle ?
C.Q. : Je suis entré en 1980 aux « Scriveûs du Cente ». En 1992, au décès de Robert Heiremans, j'en suis devenu vice-président, avec Edmond Taquet à la présidence. En 2001, j'en suis devenu le président, suite aux ennuis de santé d'Edmond. J'en profite pour le saluer et lui redire toute ma sympathie.
Laetare.be : Un mot sur votre passage dans l'émission « Berdelâdjes » d'Antenne Centre ? Quels en furent les débuts ?
C.Q. : Le mérite premier en revient à Edmond Taquet et au noyau du cercle dramatique « Excelsior ». Ils ont posé le constat que si l'on souhaitait avoir une bonne fenêtre pour le wallon, l'idéal serait d''avoir un passage télévisé. Ils ont rencontré la direction de la chaîne et se sont mis d'accord pour produire une émission à sketches qui passerait le samedi.
L'impact de l'émission fut considérable car elle était réalisée par « des amateurs qui travaillaient comme des pros ». Les textes étaient écrits par Jacqueline Boitte. C'était répété et joué de façon méticuleuse, rien n'était laissé au hasard et pas de place pour l'improvisation. Après coup, l'émission fut remplacée par « Qué dalâdje », afin que le public ne se lasse pas. Cela ressemblait plus à un cabaret wallon. Des sketches, des chansons, mais sans plus vraiment de fil conducteur, de scénario. Le public apparemment ne s'y est plus retrouvé. Pourtant, la résurrection de « Berdelâdjes » est sans doute en train de se produire, avec l'émission « Sul voye ». Sous l'impulsion de Jean-Claude Mansy, précédemment chef du Service des Fêtes de La Louvière, le projet d'une nouvelle émission dialectale a été remis à Antenne Centre, afin de reconquérir des parts d'antenne à cet effet. C'est accepté, même si les comédiens sont différents, mais c'est là l'occasion de montrer d'autres talents.
Laetare.be : Je me fais l'avocat du diable pour vous poser cette question : « En 2005, parler wallon à La Louvière, n'est-ce pas ringard ? Y a-t-il encore un avenir pour le wallon ? »
C. Q. : Mais c'est une excellente question ! Pour vous répondre, je voudrais d'emblée faire la différence entre la langue wallonne et le patois. Si vous regardez dans le dictionnaire, le patois est une langue parlée, uniquement. Or, il existe une littérature conséquente en wallon, ce qui tend à établir qu'il n'est pas un patois mais bel et bien une langue régionale à part entière. Pour répondre à votre question, dans la Région du Centre, notre cercle « Les Scriveûs du Cente » a beaucoup de supporters, non seulement parce que ces personnes s'y retrouvent, mais aussi parce qu'au travers du wallon ce sont leurs racines qu'elles retrouvent. Je crois aussi que c'est le beau côté du phénomène actuel d'ouverture à l'Europe. Il reste sans doute beaucoup à faire, mais je crois que de nos jours, l'immense majorité des Européens est persuadée « qu'en dehors de l'Europe, point de salut. » On renverse les frontières et on se considère comme issus d'un même héritage, entre Français, Italiens, Belges, etc.
Assez curieusement, un réflexe de sauvegarde de sa propre identité va de pair, selon moi parce que tout être humain a besoin d'avoir un environnement qui soit à sa mesure. Le phénomène régional compense le gigantisme du projet européen. « Je veux bien devenir européen, mais je reste moi-même. » Là où je vous rejoins c'est que depuis un siècle, il y a toujours eu un déficit de transmission dans l'usage du wallon : on le considère comme une langue populaire et pour bien réussir dans la vie à l'époque, il fallait parler français. Les professeurs et les parents ne voulaient pas que la pratique du wallon nuise à la bonne compréhension du français chez les enfants. On a donc perdu l'habitude de leur parler en wallon, ce qui je vous le concède, est arrivé aussi dans ma famille.
Je suis le Président des « Scriveûs du Cente », mais néanmoins mes parents ne m'ont jamais parlé wallon et je ne l'ai moi-même jamais parlé à Emmanuelle ma fille, simplement dans ce dernier cas parce qu'elle ne s'y intéressait pas. Il y a donc clairement un déficit de transmission. Nous essayons donc de travailler actuellement avec des enfants des écoles primaires, même si ce n'est malheureusement pas repris dans le programme officiel. A l'Ecole Saint-Donat à Houdeng, j'ai depuis 2003 la possibilité de donner des cours de wallon à des enfants de 9-10 ans : l'âge idéal. Ils sont captivés et y ont pris goût. J'y vais tous les jeudis et ils m'attendent avec impatience. A la Maison des oeuvres d'Houdeng, nous avons même eu 150 personnes à l'occasion d'un « cabaret wallon » de fin d'année où ces élèves de troisième ont récité des textes et des sketches face à leurs parents. Un beau succès qui m'a d'ailleurs permis de recommencer l'expérience depuis septembre 2004.

1993. Les « Scriveûs du Cente » lors d'une réunion à la Taverne du Théâtre, leur local. (Photo CQ)
De gauche à droite, assis : François Dussaussois, René Painblanc, Lucia Randour. Debout : David André, Anne Mansy, Maurice Vray, Fernand Vannuffel, Jacqueline Boitte, Giovanna, Christian Quinet, Emmanuelle Quinet, Edmond Taquet, Charles Staquet, Lily Faes, Dominique Heymans, une invitée extérieure.
Laetare.be : Vous écrivez aussi de très beaux textes sur notre folklore du Gille. Quelles sont vos sources d'inspiration ? Ce qui vous motive à prendre votre plume face au carnaval ?
C.Q. : Un poème, un texte, ce sont avant tout des étincelles qui jaillissent en vous. La conviction ferme et inébranlable qu'à un moment, il faut prendre sa plume et coucher par écrit ce qu'on ressent, ne fût-ce que pour se sentir en harmonie avec soi-même. C'est assez inexprimable en fait. Chaque littérateur a sa méthode personnelle, je dirais simplement que je suis opposé à la contrainte. L'inspiration vient d'elle-même et c'est véritablement un coup de coeur, un retour des impressions que je reçois de la vie et qu'il faut saisir au bon moment. Concernant le Gille, je crois que, quand on aime passionnément quelque chose, on le ressent plus intensément et l'exprimer devient naturel. Je ne m'exprime qu'en fonction de ce que je ressens et de ce que je connais. Ce n'est pas une restriction anodine, c'est aussi une question de respect : je serais incapable de faire un texte sur la mine, parce que je ne connais pas la vie des mineurs. Je laisse ce soin aux anciens, qui ont bien plus de crédit que moi pour parler de cette vie-là et de ses souffrances.
Laetare.be : Dans notre folklore du Gille louviérois, le Brûlage des Bosses, ça représente quoi à vos yeux ?
C.Q. : Un moment symbolique, important, qui fait la jonction entre deux carnavals. Je vais vous étonner mais il suscite moins d'émotions en moi de nos jours. Le Brûlage des Bosses est un peu victime de son succès : il a pris de l'ampleur, du volume. C.est un véritable spectacle grand public. Je regrette cette évolution. Nos anciens Brûlages avaient un côté intimiste, ça se passait entre Gilles. Enfant, je ressentais véritablement le Brûlage comme un deuil : c'était la fin de trois jours magnifiques, d'autant plus que n'existaient pas encore les « bandes de nuit ». Une faiblesse qui reste dans notre folklore louviérois est le manque d'unité dans le respect de la tradition. Toutes les sociétés devraient brûler les Bosses ou jouer le Mitant des Camps.
Par contre et même si je n'étais pas d'accord avec eux au départ, j'en rejoins certains à Binche dans le fait que l'on ne devrait pas brûler un Gille. Le fait de brûler un Gille ouvre parfois la porte à un côté burlesque qui n'est pas toujours bien compris du public : ces Gilles que l'on fait mine de jeter dans le bûcher, dans certains carnavals de village. On doit absolument gommer cette facette de notre folklore, même si elle est en très nette régression actuellement. Le Brûlage, c'est du sérieux ! Pourtant, il doit encore être harmonisé au sein de notre folklore, sans excès et avec de la pondération. C'est aussi un fameux levier pour ouvrir notre promotion à l'extérieur, parce que c'est la particularité et la caractéristique du Laetare louviérois. On doit en arriver à une vision unifiée et globale de notre carnaval, au moins sur papier. Une valorisation saine est à ce prix.
Laetare.be : Trouvez-vous que le Carnaval de La Louvière doit jouer le rôle d'une machine à créer de l'image de marque pour notre ville, avec fatalement à la clé une perte de son identité familiale et d'amusement, ou doit-il rester une fête plus intime, en préservant un côté régional et local marqué, une bonne « ducasse » sympathique pendant six jours de carnaval et de soumonces ?
C.Q. : A notre époque, c'est effectivement un choix à faire. Qui n'avance pas recule ! Je crois qu'il doit y avoir moyen de satisfaire les deux parties : le Laetare peut très bien rester convivial tout en prenant de l'ampleur. Il nous appartient de créer de la convivialité entre nous, elle relève de notre responsabilité même s'il n'est pas toujours facile de la générer à notre époque. Votre question est pertinente, parce que j'estime qu'à La Louvière, en matière de carnaval, on ne se prend pas assez au sérieux, ou alors, peut-être ne veut-on pas se prendre au sérieux. Comprenez bien mes propos et ce que je veux vous dire : c'est une qualité que de ne pas être imbu de son folklore mais le carnaval ici à La Louvière a gravi des échelons de qualité et en est arrivé à un niveau tel qu'il mériterait plus de crédit qu'il n'en a actuellement, notamment de la part des autorités locales.
Nos édiles politiques doivent avoir une réelle volonté politique de soutenir notre folklore louviérois. L'aménagement du centre-ville, réalisé il y a presque dix ans maintenant, est un exemple flagrant de non-concertation et d'absence de prise en compte des questions folkloriques au sein des pouvoirs locaux. La rue Albert 1er ressemble à une véritable piste d'obstacles pour cortège de Gilles. Le Drapeau Blanc avec ses arbres, ses bordures au milieu du chemin : un parcours du combattant ; la Place Mansart me fait l'effet d'un véritable entonnoir. Je me demande comment il n'y a pas encore l'un ou l'autre Gille qui s'y est cassé une jambe aux petites heures d'un jour de Laetare. Nous devons être plus démonstratifs et volontaires : il ne s'agit pas de faire de l'ombre à qui que ce soit : nous devons prôner notre folklore louviérois à La Louvière. Le carnaval est récurrent et draine, malgré ce manque de mise en valeur au niveau politique, un public de plus en plus nombreux. Les ramassages du dimanche matin deviennent pléthoriques : de nombreux Français font le déplacement, dès trois heures du matin. Dans le quartier, à 5h00 du matin il y a parfois 600 personnes sur la rue, parce 3 ou 4 ramassages de sociétés différentes se croisent sur le pavé !

Mardi de Laetare, vers 1988.
Une scène de lamentations au Brûlage des Bosses des « Boute-en-Train ». (Photo CQ)
Laetare.be : Entre l'époque où vous avez commencé à être Gille et nos carnavals contemporains, trouvez-vous qu'il y a une évolution au sein du folklore, des rapports entre les Gilles et les sociétés ?
C.Q. : Honnêtement, je vois une amélioration assez nette depuis quarante ans dans notre folklore, même si nous vivons une époque où beaucoup de choses se dégradent, notamment la qualité des rapports humains. Nous avons progressé à La Louvière. Les rivalités entre sociétés sont atténuées et lissées. Nos Gilles manifestent beaucoup plus la conscience d'appartenir à une grande famille qui est celle du « Gille de La Louvière ». Chacun est attaché viscéralement à sa société pour une question d'affinités, mais la notion de « Gilles louviérois » s'ancre de plus en plus. C'est une bonne chose. Les singularismes sociétaires disparaissent pour laisser place à une vision globale, qui est selon moi le seul salut de notre Laetare.
Laetare.be : A ce sujet, quel est votre point de vue concernant l'« Air Du Mitant des Camps » ? Regrettez-vous qu'il ne soit pas plus joué à La Louvière ? Certaines sociétés louviéroises l'excluent en prétextant que ce n'est pas un air officiel alors qu'il date de 1885 et s'avère donc pleinement contemporain du carnet des 26 airs des Gilles de Binche ?
C.Q. : C'est une chose sans doute regrettable, on pourrait le jouer dans toutes les sociétés, il fait partie de notre identité, même si la ressemblance avec « Eloi à Charleroi » est manifeste. « Mitant des Camps », c'est l'identité louviéroise, et personne, même à l'extérieur de notre ville, ne le conteste. Aux « Boute-en-Train », c'est le dernier air que nous jouons après notre Brûlage ! Dans ma société, nous ne le jouons qu'une seule fois par Laetare, mais il est bien placé, avouez-le ! (Rires)
Laetare.be : Sans oublier qu'il clôture aussi les Rondeaux du Dimanche Midi et du Lundi Soir !
C.Q. : Ha oui, bien sûr ! (Rires)
Laetare.be : Tournons-nous vers le futur. Dans 10 ou 25 ans, quel serait selon vous le pire scénario qui puisse arriver à notre carnaval ; l'événement ou l'absence d'événement qui ferait en sorte qu'il ne se soit pas développé, voire ait décliné ?
C.Q. : Le coût qui grimpe sans cesse est un élément inquiétant. Faire le Gille, c'est un fameux budget sacrifié pour un plaisir très sporadique. Malgré les signes qu'on essaie de nous faire croire, la région est encore sous perfusion financière de l'Europe et sa situation n'est guère brillante. Le nombre de cafés diminue constamment, avec à la clé de moins de moins de donateurs. Cependant, je reste foncièrement optimiste car il y a un attachement viscéral de la région du Centre à son folklore et un engouement manifeste de la jeunesse pour le folklore du Gille, à l'inverse de certaines ducasses de quartier qui ont périclité depuis belle lurette. Regardez les Ecoles de Tambour, on voudrait bien voir une pareille assiduité dans l'enseignement secondaire ! (Rires)
Laetare.be : A l'inverse, quel serait la réalisation la plus belle que l'on puisse espérer pour le Carnaval de La Louvière dans le même laps de temps ?
C.Q. : Que le pouvoir politique prenne clairement conscience de l'enjeu que représente le folklore louviérois. Identifier clairement les faiblesses et les points forts, agir concrètement et valoriser ce qui doit l'être. Soyons clairs : notre carnaval est un des moteurs qui rythme la vie de la cité. Soyons-en fier et développons-le, mais cela doit se faire en partenariat avec le politique et nos édiles communaux. Il y a une prise de conscience qui devra se faire dans les prochaines années. On devrait revaloriser nos anciens travestis louviérois au travers de groupes permanents, dont la gestion serait par exemple confiée à des écoles. Pourtant ce n'est pas simple, et la situation difficile et récurrente dans laquelle se trouve la société des « Paysans des Ecoles de Baume » me préoccupe beaucoup.
Il y a aussi ce bon vieux débat du pré-cortège, le lundi de Laetare. Je le regrette : il n'est toujours pas résolu malgré les années qui passent ! La Louvière est une ville jeune, bâtie autour de l'immigration : nous devons conserver notre ouverture d'esprit et aller de l'avant avec notre carnaval, dans le respect de ce que nous sommes ! Quelque part, nous sommes tous des immigrés à La Louvière. Même Amand Mairaux, le fondateur de notre ville, était originaire de Frasnes-lez-Couvin. En 1869, c'était le bout du monde et il vous fallait deux jours de diligence pour y aller. Les faïenceries Kéramis, dont tous les ouvriers étaient des émigrés luxembourgeois ; Jean-Hubert Jongen, le président-fondateur des Gilles « Les Boute-en-Train », un mouleur hollandais qui venait de Maastricht ! Les Flamands au début du XXème, les Polonais, les Italiens, les Russes. Voilà La Louvière !

Mai 2004. Les « Scriveûs du Cente » tiennent réunion
à l'ancienne Ecole Communale de Saint-Vaast. (Photo CQ)
Marie-Anne Lagasse, l'épouse de Christian Quinet, nous rejoint pour cette dernière partie de l'entretien.
C.Q. : (se tournant vers elle) On a beaucoup parlé du Mitant des Camps !
Marie-Anne : (Sourire)
C.Q. : Marie-Anne en est originaire, et j'aime autant vous dire que j'ai été accueilli à bras ouverts, lorsqu'il s'est dit dans le quartier que le fils du « Succès » courtisait la fille de Louis Lagasse, Vice-Président des « Indépendants du Mitant des Camps ». J'en suis encore tout ému rien que de vous en parler, quelle générosité, je fus accepté immédiatement. Malheureusement, les « Indépendants » devaient quitter la scène du folklore louviérois pour un problème pratique, leurs musiciens étant partis aux « Gilles de Longtain ». C'est alors que le comité a fait ce que très peu de sociétés folkloriques ou autres auraient fait : ils ont poussé l'honnêteté jusqu'à clôturer les comptes, et ont ensuite réuni une dernière fois les membres pour leur proposer d'organiser un banquet final, ce qui fut accepté. Tous les membres et sympathisants furent conviés à la salle du café « Le Drapeau Blanc ».
Cela s'est déroulé un samedi durant mon service militaire, alors que j'étais encore à l'instruction à Coxyde. Vous ne devinerez jamais mais (Sourires) je suis revenu en permission ! (Rires) Je vois encore Jules Piette, le président, qui m'a accueilli en me disant : « Bonjour Christian, tu es le bienvenu, tu peux aller t'installer au comptoir, amuse-toi bien et surtout ne paie rien, tout t'est offert ! » Je précise que j'étais alors Gilles aux « Amis Réunis » et que ça frottait parfois entre les sociétés en croisement, car les « Indépendants » étaient le fruit d'une scission avec les « Amis Réunis », au début des années 1950. La fracture fut causée par les travestis de « Mam'zèles ». En effet, c'est à cette époque que les « Amis Réunis » décidèrent de sortir en costume de fantaisie le mardi de Laetare, ce que refusèrent les « Indépendants ». Autant vous dire que le Dimanche de Laetare, dans le quartier, c'était déjà un carnaval à part entière entre les deux sociétés, bien avant qu'elles n'aient rejoint le centre-ville ! Dans ce contexte, c'était donc là un très beau geste de Jules Piette !
Laetare.be : Marie-Anne, parlez-nous un peu de vous !
Marie-Anne Lagasse : Je suis née au Mitant des Camps, au numéro 42 de la rue du Mitant des Camps. Toute ma famille en est originaire. J'ai des souvenirs très nets des sociétés de Gilles du quartier. Mon père, mes frères et mes oncles étaient Gilles aux « Indépendants », comme beaucoup d'autres membres de ma famille. Les « Amis Réunis » prenaient leur chapeau au café du « Grand Tor ». Hormis les cortèges, tout se passait dans le quartier à l'époque, les sociétés brûlaient les bosses devant leur local et elles ne remontaient plus au Drapeau Blanc. Les musiciens jouaient quelques airs dans le café et le carnaval se terminait là. Quand vous pensez qu'à l'époque [NDLR : fin des années 1950], les « Indépendants » brûlaient leurs bosses en plein milieu du carrefour de la chaussée de l'Olive, juste avant le rond-point de la Gare-Sud ! Ou alors les Vieux Gilles du Hocquet, qui eux brûlaient en plein Placard du Hocquet, le tout sans aucun service d'ordre particulier ! C'était une autre époque, manifestement.

Dimanche de Laetare 1996. Christian Quinet ne boude pas son plaisir
lors du moment-clé de cette première journée de Laetare : le Rondeau de la Place Communale. (Photo CQ)
Laetare.be : Avez-vous une anecdote particulière à nous raconter en tant que fille, ou femme de Gille ?
Marie-Anne Lagasse : Des souvenirs, j'en ai beaucoup! Des soumonces qui tombent la veille des élections, par exemple. Je ne vous dis pas l'état pour aller voter le lendemain. La plus mémorable reste sans doute celle qui est liée au trousseau de clés de Christian. Une année, en le débossant à la fin du carnaval, ses clés ont glissé hors de sa poche et sont tombées dans la paille, à ses pieds. Nous avons l'habitude d'aller porter cette paille dans la mangeoire des chèvres qui se trouvent sur le terrain voisin de la maison. Les chèvres ont mangé la paille, pas les clés. On est venu nous les rapporter 3 mois plus tard, trouvées intactes dans la mangeoire, après avoir eu tout le temps de les chercher et de se faire du mauvais sang! (Rires)
Laetare.be : Christian, vous nous avez fait part de votre décision de ne pas faire le Gille cette année. Pourriez-vous nous dire, pour couper court à tout commentaire, les raisons qui vous ont poussé à prendre cette décision ?
Christian Quinet : Je pense être atteint momentanément par un phénomène de lassitude, qui n'est absolument pas définitif. J'éprouve le besoin de prendre du recul. Ce n'est absolument pas pour des motifs financiers ou de santé que je ne participerai pas cette année. J'ai besoin de retrouver un côté familial, un peu magique et rituel. Cela m'échappe un peu pour le moment, je vous le concède.
Laetare.be : Monsieur et Madame Quinet, nous vous remercions de nous avoir ouvert votre porte et vous souhaitons déjà une excellente année 2005 !
Propos recueillis par F.S.
Pour contacter Christian Quinet:christian.quinet@laetare.be
Le site Internet des « Scriveûs du Cente » : www.scriveusducente.be
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